
Ce film passe au Méliès jusqu’au 25 mars. Précipitez-vous, c’est une pépite !
Shiori Itō, ne peut compter que sur elle-même, et a donc décidé de documenter son combat, celui d’une jeune journaliste japonaise qui a voulu porter plainte pour viol contre un homme proche du pouvoir. Alors que la plainte est classée sans suite et l’agresseur, proche du Premier Ministre Shinzo Abe, jamais véritablement inquiété, la victime est en revanche traînée dans la boue, dans un Japon très en retard sur la reconnaissance des violences sexuelles.
Sacré meilleur documentaire au festival du film de Zurich, Black Box Diaries est à la fois une dénonciation intime et une enquête sur l’affaire en question, qui a fait de Shiori Itō le symbole du mouvement #MeToo japonais. Adapté de son livre La Boîte Noire paru en 2017, le documentaire n’est toujours pas distribué au Japon.
L’intérêt du film est d’inventer sa forme en permanence pour mettre des images sur des choses irreprésentables qui constituent la boîte noire du titre. C’est tout le non-dit autour de cette histoire, mais c’est aussi le viol par soumission chimique qu’a subi la protagoniste, qui ne s’en souvient pas. Le film tourne autour de cette image manquante, il est organisé comme un thriller journalistique très haletant, avec des moments cinématographiques assez inouïs et beaucoup d’émotion, de la joie, beaucoup de larmes, des rires aussi. Shiori Itō, réalisatrice et protagoniste de sa propre enquête, devient un personnage clivé en permanence, avec aussi cette distance très intéressante permise par la langue : elle filme beaucoup en anglais, car certaines choses ne peuvent pas être dites en japonais. Dans un interview, elle explique que l’anglais lui permet de s’extraire de la politesse japonaise pour dire à son violeur « d’aller se faire foutre ». C’est cette dichotomie-là qui donne toute sa tension au film.
Ce film rassemble ce qu’on peut attendre d’un documentaire : il enregistre une parole, documente des faits filmés huit années durant, mais capture aussi les fortes émotions de sa cinéaste, qui se filme elle-même.Le montage de ces quatre cents heures de rushs arrive à construire une rythmique et une gamme d’émotions très riches, qui varient énormément. C’est fou comme Shiori Itō réussit à créer un récit homogène, dont certaines scènes sont dignes de films d’action hollywoodiens. La réalisatrice se transforme en une véritable héroïne, elle incarne presque un personnage de fiction. Ses adresses, à la fois intimes et percutantes, à différentes personnes comme ses parents ou les victimes de violences sexuelles, sont très émouvantes. Ce qu’elle raconte des réactions à l’affaire au Japon est aussi saisissant.

Et puis, il y a ce témoignage qui fera tout basculer. Sans trop en dire, il faut voir comment Shiori arrive à obtenir ce témoignage, voir comment elle est submergée par l’émotion. Quand au témoignage lui-même, il m’a replongé dans mes cours de philosophie de terminale lorsque mon professeur, sur une leçon portant sur Descartes, me donna le meilleur conseil de ma vie : être résolu dans l’usage que je fais de ma décision et de ma volonté. C’est ainsi que l’on devient humain.
Un film qui rend le monde meilleur.
Patrick JOFFRE