Cannes à Paris # 1

À la fin du festival de Cannes, tous les ans, il y a « Cannes à Paris ». Et même, depuis quelques années, Cannes à Rennes, Lyon, Nantes, Toulouse, Nice, Montpellier, Clermont-Ferrand et Grenoble. Alors, chaque année, je fais une petite infidélité au Méliès. Chaque année je me promets de ne plus le faire l’année suivante, parce que les places sont hors de prix, et les gens mangent des pop corn, et des spectateurs arrivent jusqu’à ¼ d’heure après le début du film… mais chaque année je craque, que voulez-vous… la passion !

Fatherland, de Pawel Pawlikowski

© Agata Grzybowska/Mubi/Our Films/Extreme Emotions/Nine Hours/Chapter 2

Une eau-forte. Format carré, noir et blanc, 1h18. Et deux acteurs au cordau. Trois même, en comptant August Diehl qui ouvre le film avec une scène déchirante, parce que personne ne peut rien pour lui.

Il faut plus de noir que de blanc pour peindre l’Allemagne de 1949, ce pays « horrible », peuplé de gens « horribles » dit Klaus Mann fils en exil, incapable de surmonter son dégoût pour accompagner son père, Klaus Mann père, le grand écrivain, le Prix Nobel, dans son Allemagne natale, ce Fatherland maudit. Quatre ans après la fin de la guerre, les ruines sont presque encore fumantes dans l’Allemagne de 1949 et l’on ne peut croiser un Allemand, une Allemande, sans se demander où était-il.elle, que faisait-il.elle, quatre ans plus tôt ? Tous coupables.

Klaus Mann est attendu à Francfort, en Allemagne de l’Ouest, puis à Weimar, de l’autre côté du rideau de fer. Pour son retour, même s’il est passager, les officiels de ces deux villes ont préparé de belles réceptions, et lui a peaufiné de beaux discours. Sa fille l’accompagne et c’est la géniale Sandra Müller, celle-avec-qui-on-ne-s’ennuie-jamais ! Comme d’habitude elle n’est pas là pour le décorum : elle tente de convaincre son frère de venir, puis conduit son père dans ce pays en ruine, trie le courrier, retouche elle aussi les discours, prend des nouvelles de sa mère…

Un film de plus sur la Deuxième Guerre mondiale ! Après Des rayons et des ombres, de Xavier Giannoli, Moulin de László Nemes, Notre salut d’Emmanuel Marre, La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, La Bataille de Gaulle : L’âge de fer, d’Antonin Baudry… N’en jetez plus ! Quelle époque sombre faut-il que nous traversions, pour avoir tant besoin de revenir sur celle qu’elle nous rappelle et qui nous a vus sombrer, nous aussi ! Avec cette nuance : Fatherland est sur l’après. Après le fascisme. Mais y a-t-il jamais un après ?

Garance, de Jeanne Herry

©  StudioCanal

Garance est une actrice qui galère, de petit contrat en petit contrat, et qui a un gros problème : l’alcool. Voilà un film qui n’a pas de chair. Trop répétitif, trop longtemps, avec des esquisses de scènes, chacune à peine entamée on passe à la suivante, comme si la réalisatrice, les scénaristes, avaient eu la flemme de les creuser.

C’est que ça doit être dur, de recréer la vie, sur un plateau de cinéma. Elle ne surgit que si on lui en laisse le temps. Or, ici, pendant au moins la première heure et demie du film, chaque scène n’arrive pas à atteindre 1 minute. 1) Garance joue avec une petite troupe de théâtre ; 2) Garance fait la fête ; 3) Garance est bourrée ; 4) Garance a la gueule de bois ; 5) Garance joue avec une petite troupe de théâtre ; etc, etc… Ça, pendant 1h30 ! Puis pendant la dernière demi-heure, on traite le sujet, à fond, mais c’est justement ça le problème : les films qui se contentent de traiter un sujet, aussi noble soit la cause, aussi bons les acteurs, c’est chiant.

S’il n’y avait que des Abdelatif Kechiche au cinéma, au bout de 3 films on en aurait marre (quoique ? pas sûr) mais devant Garance, je me suis dit Quel talent incroyable et rare, tout de même, ce Kechiche ! Lui sait transcender les « sujets.

Isabelle Devaux