BAIT, de Mark Jenkin : un choc visuel en noir et blanc

Éblouie par les gros plans qui se succèdent à un rythme qui me laisse sans souffle, j’ai à peine le temps de m’émerveiller sur une « photo » que la suivante me percute en me laissant tout aussi peu de temps pour l’admirer.  Parfois, le rythme ralentit et la caméra prend le temps de se poser sur un visage, sur un regard…et nous laisse le temps de reprendre notre respiration !

Les plans tous plus beaux et émouvants, défilent sous mes yeux fascinés. J’ai parfois du mal à réfréner un cri d’admiration tant la beauté de chaque photo me prend par surprise.

Le réalisme des images est saisissant : l’œil d’un poisson pris dans les mailles du filet, les bottes du pêcheur qui annoncent son humeur au rythme de sa démarche, les débris de verre, et les visages ! sans fard, où les moindres petites ridules apparaissent, impitoyables ! et les regards qui en disent plus long que les paroles dont le film est avare.

La magie du noir et blanc opère et confère au film la poésie et la nostalgie des films des années 50. Elle accentue le côté âpre, rude des conditions de la vie du pêcheur

Les dialogues, quand il y en a, sont au scalpel !

Ce film est  » à l’os » ! Rien de superflu, pas d’enrobage.

Tout n’est pas dit, tout n’est pas montré et pourtant on comprend tout, et on voit tout !

La bande son, dont j’ai appris qu’elle a été faite après, est d’une finesse et d’une précision incroyable, j’ai adoré le martèlement des bottes ! Les sacs plastiques froissés par le vent et les silences, les longs silences au service de la stupeur, de l’attente, de la tension entre les personnages.

L’histoire est assez classique : la confrontation de deux mondes, celui des autochtones qui travaillent durement et celui des urbains qui viennent y passer leurs vacances et montrer ostensiblement leur argent, la légèreté et l’arrogance des uns, la rudesse de la vie des autres.

L’évidente lutte des classes !

La tension est palpable tout au long du film sans bien savoir à quoi elle va nous conduire, et quand le drame éclate on est cloué dans notre fauteuil…on ne l’a pas vu venir !

Mark Jenkin est un grand maître dans l’art de dérouler une histoire banale en la rendant unique, un grand maître dans l’art de filmer les regards, le moindre objet du quotidien, la banalité, un grand maître dans l’art de rendre chaque dialogue essentiel car rare, un grand maître d’une bande son qui sert au plus près chaque geste, chaque mouvement,  un grand maître dans l’art du montage qui nous surprend constamment.

Un film qui nous époustoufle !

Claire Pessin