
Blue Heron, de Sophie Romvari
Avant la Nuit au Méliès, la journée au Méliès ! Et pour un film que j’attendais avec impatience : Blue Heron, qui se révèle riche d’étrangeté scénique, assumée et maîtrisée.
Un film en deux parties. Une première qui nous emmène auprès d’une famille de deux parents et quatres enfants. Au premier abord, leur vie paraît simple et douce à l’image et sur le papier, mais une incertitude rôde quant à l’aîné de la fratrie. Cette première moitié de film jouera sur une ambiance de flou, qui est de fond tout comme visuelle. On comprend que cet aîné « décalé » souffre de troubles psychologiques, sans en connaître la nature exacte, ni leurs impacts sur le reste de la famille et sur la plus petite fille et son ressenti notamment. La caméra accompagne ces personnages dans des décors de forêt et de mer, tout en gardant une distance laissant planer le doute et le questionnement face à ce qu’il se passe réellement derrière ces images. Le flou est le choix de mise en scène le plus étonnant et marqué du film. Que les plans soient en mouvement ou fixes, que ce flou soit à l’avant ou l’arrière-plan, il semble toujours avoir son mot à dire, en ajoutant à cette ambiance mystérieuse, et si on creuse un peu plus les séquences individuellement, très probablement en ajoutant du sens scénique au propos. Le peu de dialogues de cette première partie vient également compléter cette ambiance éthérée. Des choix de composition visuelle surprenants et des raccords presque contre-intuitifs nous poussent un peu plus dans l’étonnement.
La deuxième moitié commence à dévoiler un peu plus les cartes du film avec un saut de temporalité. On quitte en partie le terrain de l’ambiguïté pour aller un peu plus vers celui de l’émotion, et les ressentis imaginés de la première partie commencent à apparaître. C’est efficace. La forme commence également à s’aventurer sur un terrain de représentation du rêve et de la mémoire tout en conservant les caractéristiques propres à la première moitié et en ajoutant de sublimes photographies en noir et blanc (intradiégétiques).
J’attendais ce film car il m’avait été recommandé par un cinéphile au festival de Cannes de par ma passion pour Aftersun. Là où la comparaison n’est peut-être pas évidente dans la première partie du film, elle prend son sens dans la deuxième. On retrouve le schéma narratif du saut temporel et du personnage principal recreusant son enfance et ses émotions par étude de sa mémoire. Blue Heron comme Aftersun parleront à ceux qui ont vécu avec un parent, un frère ou une soeur, ayant traversé une souffrance parfois non exprimée ou incomprise. Les deux films sont psychanalytiques dans le sens de la recherche d’un rapport émotionnel et des réponses aux questions posées par un autre du passé qui a laissé une marque aussi forte qu’incomplète.
Un film étrange et émouvant, pour les amateurs de mise en scène étonnante, de psychologie profonde et d’étude de la mémoire par le prisme du film. Beau travail.
Cem
