Raison et sentiments

La promesse de l’éclosion d’un film-monde était ce qui, en tant que spectateur de Raison et sentiments, me poussa à m’accrocher à l’oeuvre une bonne partie de son cheminement tout en sentant cet espoir s’effondrer petit à petit. La matière formelle de l’univers n’était cela dit pas sans fulgurances, sincérité et impression. D’angles lyriques aux tableaux symétriques clôturant certaines séquences (attendus mais efficaces) et à la musique résonnante de violons omniprésents sur pianos délicats, nul doute que les échos d’autres mondes étaient présents : l’Orgueil et Préjugés de Joe Wright (évidemment), LaCommunauté de l’Anneau de Jackson, ou même un peu du récent Hamnet de Chloé Zhao. L’image et le son nous proposent plus que le nécessaire pour entrer dans cette nouvelle adaptation de Jane Austen avec un réel angle artistique. On sera même étonné de voir un fondu enchaîné s’insérer si élégamment entre deux scènes : un travail d’orfèvre.

Malheureusement, j’avancerais que l’effort fait sur la forme échoue à marier complètement le fond, souffrant d’être dans l’ombre de sa littérature d’origine et de personnages, voire du film lui-même, trop capturés par le récit. Tout se joue sans pas de côté, car le long-métrage, malgré ses 2h12, n’a pas le temps d’ancrer ses glissements. Le scénario court plus vite que les personnages respirent ; prendre le temps de les incarner un peu plus aurait été ici bienvenu, dans le sens où la psychologie aurait pu être approfondie et l’esthétique aurait pu mieux jouer avec son sujet.  La mise en scène, au-delà de son lyrisme appuyé et de quelques moments de brillance (notamment une scène où le flou alterne entre Elinor et Edward sur un même plan lors d’un échange émotionnel important), est souvent trop taiseuse là où les dialogues sont très bavards. Peut-être n’est ce rien d’autre qu’une volonté d’être proche de l’oeuvre d’origine, mais la transposition en cinéma pourrait laisser espérer un axe un peu plus marqué du discours par la caméra.

Le film m’a laissé au final le sentiment d’un échiquier magnifique sur lequel les pièces ne bougent pas beaucoup, ou de façon très ténue et fragile. Peut-être qu’il existe dans un monde alternatif une version de 4 heures dans laquelle le long-métrage tisse plus et plus profond. Encore un autre film-monde, nul doute.

Cem