Festival du film coréen de Paris – 21ème édition

ON Y EST ! Le Festival du film coréen de Paris, 21ème édition. Hâte de me glisser dans l’antre du Publicis Cinémas des Champs-Élysées pour cette découverte de regards provenant d’Asie lointaine. L’escapade devrait me rappeler mes premiers émois pour le cinéma d’auteur et notamment la trilogie de la vengeance de Park Chan-wook, dont l’opus Lady Vengeance fut un de mes premiers coups de cœur esthétiques. Nostalgie et cinéphilie, nous y retournons toujours. Au programme, quelques noms de réalisateurs qui me sont inconnus, et un film que j’attends impatiemment : Possible Love du très grand cinéaste Lee Chang-dong. Espérons que cette aventure sera riche en découvertes ! À l’amour, et au cinéma.

Jour 1

Je n’ai pas réussi à avoir de place pour la cérémonie d’ouverture… Oups !

Jour 2 – Journey There – Kim Jin-yu

Les feux rouges aux Champs-Élysées, c’est quelque chose dis donc. J’arrive au Publicis. Le cinéma paraît petit, mais j’aperçois quand même des files pour spectateurs « avec billets »/ »sans billets ». L’équipe de bénévoles du FFCP semble au taquet. Finalement, le restaurant d’à côté, le « Publicis Drugstore », est probablement plus impressionnant que le cinéma lui-même avec ses plats économiques à 35 euros. J’opte pour un restaurant pizzeria plus éloigné et croise malheureusement une affiche du Point avec Raphaël Glucksmann en couverture. Bon appétit !

La devanture du Publicis

On démarre avec Journey There, donc, de Kim Jin-yu. Le casting principal m’est totalement inconnu. Le film est présenté en section « Paysage », la catégorie phare du FFCP dédiée aux films contemporains. La sélection inclut notamment un… Prix du public ! Ce n’est pas sans rappeler un certain festival montreuillois.

On vote aussi de 1 à 5…

Le long-métrage joue la carte du drame à exploration philosophique de nature bouddhiste. Les codes sont assez faciles : l’idée de répétition intrinsèque au thème est traquée par le montage et la construction du récit, qui la redéveloppe ad nauseam pour approfondir le propos. Rien de nouveau sous le soleil (même si certains plans capturant le ciel sont assez magnifiques). Cela dit, l’authenticité du jeu d’acteur est absolument implacable, et l’émotion inévitable en conséquence. Une bonne mise en bouche pour entamer ce festival.

Jour 3 – Ideal and Weird Family – Kim Ji-hyun

On est reparti pour un tour. Je constate que les spectateurs munis de billets viennent avec une heure d’avance dans la file d’attente dédiée. L’impression d’être retourné à Cannes, mais pas pour le meilleur. Je croise l’ombre de Jordan B. en couverture de Valeurs Actuelles. Les temps changent et pas pour le meilleur. Sandwich danois au menu pour oublier.

Le film du jour, Ideal and Weird Family, est également présenté en section « Paysage ». Alliance habile entre comédie dramatique et road movie, le long-métrage excelle par sa représentation délicieuse d’un couple de mères face au conservatisme coréen, son exploration des dysfonctionnements familiaux intergénérationnels et son humour à base de pop-culture porté par les personnages les plus jeunes du film. Un choix narratif étonnant intervient en milieu de récit : il crée un choc tonal assez fort et interroge, mais n’entache finalement pas le tableau global. Le film est une franche réussite sociologique et humoristique et un très bon moment de cinéma pour cette troisième journée !

Jour 4 – Possible Love – Lee Chang-dong

Dans la file d’attente pour Possible Love, un clone de Pascal Praud explique la solidarité géopolitique à ses camarades. Mes yeux baladeurs aperçoivent une affiche de recrutement de la police municipale de Paris. Comme me l’a si bien dit un ami, « tu ne veux pas apprendre à balancer des gaz lacrymogènes au lieu d’écrire ? ».

Pour l’instant, j’écris, mais je mange un Big Mac avant.

POSSIBLE LOVE ! Lee Chang-dong n’est pas présent, contrairement à Kim Jin-yu et Kim Ji-hyun qui avaient fait le déplacement. À noter le caractère original du projet : le film est financé par Netflix, et Lee affirme avoir eu carte blanche sur tous les choix créatifs. Le fait qu’un auteur aussi installé et respecté n’ait pas réussi à réunir les financements nécessaires à la réalisation de son prochain film, pour se voir finalement sauvé par le géant du streaming, a quelque chose d’assez cocasse.

Au FFCP, le film est présenté en catégorie « Avant-Première ». Eh bien, que dire si ce n’est qu’on est sur un nouvel exploit du maître. Le film fait preuve d’une densité théorique exceptionnelle tout au long de ses 2h45, en explorant notamment la lutte des classes par ancrage vif du traumatisme d’un de ses personnages principaux ainsi que la nature ambivalente de la liberté et notre capacité à l’atteindre en société. Le tout se voit tissé d’une main d’orfèvre par motifs bibliques et théologiques (les références et l’hommage au Décalogue de Krzysztof Kieślowski sont très nets). Comme souvent avec Chang-dong, les idées sont développées par métaphores récurrentes et cet opus n’y coupe pas. Il y aurait de quoi remplir un dossier de fond pour analyser la sémiologie des motifs et leur beauté ! Le discours politique est cela dit peut-être un peu plus littéral que dans son fascinant Burning, dans lequel il l’injectait plus finement dans sa mise en scène et dans le riche imaginaire issu des écrits d’Haruki Murakami. Néanmoins, Possible Love reste un film d’une richesse absolue, à ne surtout pas manquer.

Jour 5 – The King’s Warden – Jang Hang-jun

En raison de l’actualité parisienne pour le moins… agressive ces dernières semaines, les billets des films du jour n’ont pas tous été mis en ligne. J’abandonne ma séance de The King’s Warden en raison de la fermeture des stations de métro à proximité du cinéma et du quadrillage de la zone par les forces de l’ordre. Dommage : le film est un énorme succès en Corée et aurait probablement mérité un visionnage.

Jour 6 – Once We Were Us – Kim Do-Young

La cité semble avoir retrouvé une ambiance sereine, malgré mon combat matinal avec un ami pour lui expliquer la distinction entre attaque idéologique et remarque journalistique factuelle. Je recroise le clone de Pascal Praud. A-t-il proposé de son côté une lecture orientée de Possible Love ?

J’avance vers Once We Were Us, une romance ! Le long-métrage est présenté en section « Événements », dédiée aux grands films populaires récents. Il démarre en k-drama pur jus et nous sert des kilolitres de codes classiques du cinéma romantique. Ces derniers sont sublimés par une intelligence relationnelle du texte et un sens du gag toujours chirurgical (que la comédie se situe dans l’écriture ou dans la corporéité des acteurs). Après ce premier acte vigoureux, le film court-circuite et impose un drame habile par son ancrage à un rapport moderne aux conflits relationnels, qui fait preuve d’une belle maturité et ne tombe jamais dans l’artificiel. Le tout est enveloppé dans un dispositif de double temporalité (temps passé en couleur, présent en noir et blanc) qui creuse le drame de façon tout à fait attendue mais efficace. La structure du récit n’est d’ailleurs pas sans rappeler le puissant Past Lives de Céline Song qui avait fait son petit boucan il y a quelques années. À noter également que l’esthétique des séquences en noir et blanc est tout à fait élégante. En fin de compte, nous sommes face à une œuvre qui tourne sur des codes très usités, mais qui les maîtrise à la perfection. C’est le film du festival qui m’a le plus touché pour l’instant.

Jour 7 – En Route To – Yoo Jaein / 3670 – Park Joon-ho

C’est avec une pointe d’émotion que j’entame mon dernier jour au FFCP, marqué exceptionnellement par deux films pour clôturer en beauté. Alors que j’arrive devant le Publicis, une douce bruine s’abat sur les festivaliers en attente des œuvres du soir.

En Route To est proposé en catégorie « Portrait », mettant en lumière un(e) cinéaste émergent(e), Yoo Jaein étant l’heureuse élue cette année. Le film se positionne en contrepoint lumineux du 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu, en proposant en ouverture un récit d’avortement croisant habilement drame, péripéties et comédie. Ce refus du drame pur pour un sujet difficile – une lycéenne enceinte de son enseignant – peut interroger, mais l’équilibre tonal se retrouve parfaitement dosé par la cinéaste. Jaein s’aventure ensuite dans le commentaire sociologique en explorant les difficultés d’accès à l’avortement en Corée, puis approfondit le rapport de son héroïne lycéenne à la maternité, la responsabilité familiale (et la capacité à l’assumer), ainsi qu’à son immense solitude.  Dans une infinie délicatesse, la caméra capture la jeune fille en plans larges ou en zooms sur son regard, dans des rues enneigées ou dans un cabinet de consultation, ruminant le poids du choix qu’elle a à porter et la solitude profondément injuste à laquelle elle doit faire face à un si jeune âge. La cinéaste fait le choix d’une esthétique naturaliste en pudeur de son geste psychologique. Le film parachève son excellence en ne polarisant pas son discours sur l’avortement et en valorisant la pratique tout en rendant hommage à la vie potentiellement éteinte. Très grand coup de cœur.

Le froid s’abat sur les Champs-Élysées. Je coupe avec un chocolat chaud avant d’aller vers mon dernier film.

3670 est présenté en catégorie « Spéciale prix du public », qui reprend… le vainqueur du prix du public de la section « Paysage » de l’édition précédente. Un sondage à main levée lancé par l’animateur de la séance révèle que la moitié du public de la salle a déjà vu le film l’année dernière. Le long-métrage étudie la double aliénation d’un jeune réfugié nord-coréen homosexuel et son intégration en Corée du Sud. Le sujet est habilement porté par le jeune acteur Jo Yoo-hyun qui propose une prestation tout en douceur et portée par des regards lourds de sens et réservés. L’écriture travaille l’opposition des cultures des deux Corées et l’exploration de l’homosexualité par le prisme de ce contraste. Malheureusement, le film cafouille un peu son sujet en lançant des pistes thématiques sur la violence politique nord-coréenne et le rapport de l’homosexualité à la théologie, qui restent embryonnaires et fragilisent l’ensemble. Le drame tourne un peu au mélo en se reposant sur des retournements de situation scénaristiques. Dans l’ensemble, le film reste thématiquement original et formellement plaisant (une esthétique d’ambiance aux néons et aux bars karaoké renvoie à la solitude urbaine des classiques Lost in Translation, Les Anges Déchus de Wong Kar-wai ou à la mouvance musicale vaporwave) mais s’éparpille un peu maladroitement.

Globalement, je trouve que le FFCP est un excellent moment de cinéma pour tout cinéphile. Il propose des œuvres progressistes, riches en émotions et écrites avec finesse. Au vu des films que j’ai pu regarder, la programmation ne donne pas nécessairement la primauté à la mise en scène, mais plutôt aux acteurs, aux sujets, à l’expérience de cinéma. Et surtout… tous les films que j’ai vus étaient accompagnés d’un (très beau) piano en bande-son ! La Corée, finalement.

Excellents films à tous, et retour au Méliès très bientôt !

Cem