
Un film américain de Josh Safdie – 2h30.
C’est un film dont certains sont sortis avec un mal de tête. Ça va tellement vite ! Pendant 2h30 les séquences s’enchaînent au rythme d’une balle de ping pong et il y a tant de sujets, tant de personnages, qu’on en sort tout étourdi. Par quoi commencer ?
Par la fin : en quelques minutes, elle contrebalance tout le reste du film ; mais tellement à la fin que moi, par exemple, je n’ai pas perçu le bouleversement de Marty, sa révolution intérieure. J’y ai à peine cru, tellement le personnage m’est apparu horripilant tout le reste du temps. D’entendre les autres en parler, décrire à quel point cette scène les avait touchés, ça m’a fait la revisiter mentalement et y voir la sincérité que je n’avais pas perçue toute seule. C’est à ça que ça sert, un ciné-débat : à enrichir sa perception du film grâce au ressenti des autres.
Marty Mauser, au départ, c’est un jeune juif du Lower East Side de Manhattan, à New York, un quartier populaire dans lequel il ronge son frein en travaillant dans le magasin de son oncle. Il excelle à vendre des chaussures, il vendrait du sable à un bédouin du désert, mais il a d’autres ambitions. En particulier, celle de devenir champion de ping pong, pardon, de « tennis de table » a dû dire le producteur quand il a cherché des financements pour le film, tant le ping pong est déconsidéré encore aujourd’hui aux États-Unis. C’est dire combien le cheval qu’a choisi Marty Mauser pour livrer bataille contre un destin tout tracé tient plus de Rossinante que de Pégase.
Pour se faire un nom, il faut qu’il gagne des tournois ; mais pour participer à un tournoi, il faut s’inscrire et c’est payant. Alors Marty fait feu de tout bois : avec un copain il monte des matchs truqués pour remporter l’argent des paris, il convainc un homme d’affaires d’investir dans des balles de ping pong de couleur avant de le planter pour s’envoler vers l’Europe, pour se payer ce voyage il braque un collègue pour vider la caisse du magasin de son oncle. Son amoureuse tombe-t-elle enceinte de lui alors qu’elle est mariée à un autre ? « Débrouille-toi » lui répond-il, bref c’est le règne du chacun pour soi, l’envers du Rêve américain s’étale d’un bout à l’autre de cette fiction trépidante qui cavale derrière son protagoniste jamais à bout de souffle. Le burlesque s’invite même dans la partie quand Marty prend son bain dans un hôtel miteux et que la baignoire s’écroule sur le voisin du dessous ! Ça part dans tous les sens et de multiples intrigues débutent sans qu’on les suive jusqu’au bout, on croise plus de 100 personnages mais le récit est maîtrisé, le spectateur n’est jamais perdu. Il n’a juste pas le temps de respirer !

Parmi les scènes marquantes, il en est une où il fait raconter à un collègue pongiste rescapé d’Auschwitz une anecdote incroyable qui nous mène à un plan malaisant, sur le moment le spectateur se demande Mais qu’est-ce que cette histoire vient faire là ? sauf qu’après coup, on se rend compte que ça donne une profondeur au film, ça nous rappelle le contexte. La Deuxième Guerre mondiale n’est pas loin et du coup, ce qui se dégage de la profusion de pistes lancées par le film, c’est la rage de vivre plutôt que de survivre, l’envie « d’exploser la vie » de Marty Mauser. « Je suis le pire cauchemar d’Hitler, dit-il. Regardez-moi, je suis là, je suis au sommet, je suis la preuve ultime de la défaite d’Hitler » On est juste après la guerre et il y a encore aux États-Unis un antisémitisme virulent, d’ailleurs il se fait traiter de youpin. Ça fait penser à The Brutalist : dans ce film-là aussi, un antisémitisme post Shoah s’exprimait sans complexe. Le film montre aussi les tensions entre Américains et Japonais, les brûlures de la guerre ne sont pas éteintes.
Un autre point commun aux deux films est de montrer la morgue des hyper riches, qui culmine dans la scène où le magnat du stylo plume lui met une fessée cul nu avec une raquette, devant d’autres hommes puissants. L’humiliation des autres est le mode de fonctionnement du capitalisme, le modèle de société que propose l’Amérique est démystifié. Toute la vie de Marty Mauser n’est faite que de ces faux-semblants, tantôt il arnaque, tantôt il arnaqué, jusqu’au match final. S’il est un moment où il ne veut plus tricher, c’est ce match contre le champion du monde japonais où l’enjeu, pour son commanditaire, est qu’il fasse le show avant de perdre. Mais Marty a touché le fond à ce moment-là, il est temps qu’il remonte. Pour autant, sa « remontada » n’a rien à voir avec la pléthore de films américains qui mettent en scène une rédemption en forme de victoire finale parce que sa victoire à lui se teinte de malhonnêteté, jusqu’au bout il n’arrive pas à se défaire de cette tache de l’imposture. C’est parce que ce sur quoi il comptait lui est ravi et qu’il l’apprend au dernier moment que foutu pour foutu, il bazarde tout.
Il n’empêche, à partir du moment où il a prouvé à lui-même et aux autres qu’il pouvait gagner sans tricher, il redevient humain. On réalise alors qu’il a suivi comme un rite d’initiation. Il était immature. Il lui a fallu se rendre à l’autre bout de la planète pour revenir à ceux à qui il peut se rattacher, sa famille, sa compagne, et les considérer comme son bien le plus précieux, présent dès le départ, mais qu’il ne savait pas voir. « C’est comme l’Odyssée, mais en moins humain » a dit un spectateur.
En conclusion, si j’étais sortie toute seule de la salle, sans parler du film avec quiconque, j’aurais été pas été loin de me dire « aucun intérêt », tant le personnage de Marty Mauser m’a rebutée. Grâce à l’échange sur le vif avec d’autres spectateurs, j’ai pu accéder à un autre niveau de compréhension, le considérer dans toute sa complexité, le replacer dans son contexte pour le comprendre. Alors, vive ces échanges qui nous rendent plus conscients, plus sensibles, plus intelligents !
Échange retranscrit par Isabelle Devaux.
Dossier de presse du film : accrochez-vous, il y a de la lecture, mais c’est passionnant !