Éléonora Duse, le feu sacré du théâtre

Peu d’entre nous savaient qui était Eleonora Duse, « la Sarah Bernhardt italienne », comme on dit en France. Les Italiens doivent appeler Sarah Bernhardt « l’Eleonora Duse française » ! Il faut préciser qu’elle était actrice de théâtre exclusivement, même si elle était contemporaine de la naissance du cinéma (née en 1858, morte en 1924).

Le film a l’intelligence de s’en tenir à quelques années de sa vie, ses dernières en Italie, alors que depuis dix ans elle a quitté la scène. Elle vit une retraite marquée par la maladie (la tuberculose) et l’éloignement de sa fille, une bourgeoise qui ne la comprend pas. Partout où elle passe, elle est vénérée, honorée, même au bord d’un champ de bataille de la Première Guerre mondiale où des soldats se tiennent sagement pour l’écouter.

Or, il arrive qu’elle est ruinée. Dès lors, il n’y a qu’une chose à faire : reprendre le flambeau. Jouer à nouveau, encore, toujours.

Il faut être sacrément gonflé pour prétendre nous faire croire que ce qu’on voit à l’écran, c’est la plus grande actrice du siècle. La prouesse du film est d’y parvenir. Grâce à des scènes bien pensées et bien écrites, et grâce à Valeria Bruni-Tedeschi. Investissement total, elle brûle du feu sacré du théâtre.

Une scène montre ce que c’est, le feu sacré. Des acteurs répètent une pièce et le metteur en scène hurle sur une jeune actrice qui ne joue pas comme il voudrait, tandis que le personnage de sa belle-mère joué par Eleonora Duse est représenté par une chaise. Alors, la jeune actrice se rebiffe : « Si tu me cries dessus je n’arriverai à rien. Et puis comment veux-tu que je joue face à une chaise ? Elle est où, la Grande Eleonora Duse ? C’est quoi ces manières, de ne pas venir aux répétitions ? » Alors, sortant des coulisses, Eleonora Duse apparaît. « Qui es-tu ? » demande-t-elle à la jeune actrice. Laquelle décline son identité. « Non, dans la pièce, qui es-tu ? » L’actrice dit le nom de son personnage « – Et moi, je suis ta belle-mère… » S’engage alors un échange où elles passent des questions de la Duse et des réponses de la jeune femme à leur dialogue dans la pièce. Les mots de la vie se mêlent aux mots du théâtre. Elle ne lui crie pas dessus, elle la pousse dans ses retranchements, une question après l’autre, jusqu’à ce que la jeune actrice ressente la colère qu’elle doit exprimer et que ça sorte. C’est d’autant pus intense qu’elles sont tout près l’une de l’autre et que la caméra aussi s’approche. Il n’y a qu’elles deux dans le cadre, aucune de leurs expressions ne nous échappe.

« On n’a pas la place de choisir quoi regarder ! » s’est plainte B. C’est vrai que le film est fait de gros plans. Le réalisateur nous l’a dit : il aimait tellement voir jouer ses actrices qu’il ne pouvait pas s’empêcher de s’approcher de leurs visages pour en capter toutes les nuances. À force, c’est étouffant. Mais quelle scène ! Elle nous montre qu’une grande actrice, c’est une metteuse en scène, en fait. Loin de s’intéresser à son seul personnage, elle a étudié aussi tous les autres, elle les connaît tous par cœur, elle « possède » la pièce, elle a le spectacle entier dans la tête. Et c’est ainsi que le film nous convainc. Une scène très bien écrite + 2 actrices merveilleusement justes + un metteur en scène qui ne loupe rien de l’échange et on y croit, on y est.

Après, toute géniale qu’elle est, Eleonora Duse fait des erreurs. D’abord, après une scène jubilatoire où elle rencontre une Sarah Bernhardt incarnée avec gourmandise par Noémie Lvovsky, suite à quoi elle veut se frotter au théâtre contemporain, elle choisit un auteur sans talent pour lui écrire une pièce indigeste qui va faire un four. Pire : elle accepte de rencontrer Mussolini qui promet de régler toutes ses dettes en échange de… Elle ne sait pas encore en échange de quoi, mais elle revient enchantée de la rencontre. Qu’une artiste d’un tel talent se fourvoie ainsi, ça a agacé M., mais les artistes ne sont pas infaillibles. Et puis la clairvoyance est venue après, elle a choisi l’exil et le film s’arrête là car il se concentre sur ces quelques années pour nous faire toucher du doigt ce que c’est, une actrice géniale, et ce que c’est que l’art du théâtre. Pas un divertissement, une mise à nu de l’âme, un art qui gratte le vernis…

Photomontage. Photos © Ad Vitam.