L’Être aimé, de Rodrigo Sorogoyen

Un père et sa fille se retrouvent, dans un restaurant, après 13 ans sans s’être vus. La scène est filmée en champ-contrechamp et en plans de plus en plus serrés, on étouffe, d’autant plus qu’elle dure 20 minutes, dont les 10 premières à se demander : « Ça va, toi ? » « Oui ça va, et toi ? » Peu à peu, le père, qui s’avère être un cinéaste espagnol célèbre ayant refait sa vie en Amérique, révèle qu’il est en train de préparer un tournage, dans le Sahara occidental, du temps où cette région était une colonie espagnole, dans les années 1930. Et il propose le premier rôle féminin à sa fille, dont on comprend qu’elle est une actrice qui n’a pas percé, cantonnée à jouer dans des séries policières comme Netflix en produit de manière industrielle.

Encore quelques minutes et la tension qu’on sent latente explose. On est chez Rodrigo Sorogoyen, l’homme est habitué à soigner son entrée en matière, dans chacun de ses films, par une scène d’exposition qui nous immerge immédiatement au cœur d’un conflit. Ici, le conflit n’est pas résolu, chacun n’a pas le même souvenir d’une scène traumatique pour elle. Ce qui ressort de cet échange, c’est qu’il est partagé entre l’émotion de la retrouver et l’autoritarisme quand elle le conteste, et qu’elle a du répondant.

Sans transition, la voilà sur le tournage, élégante dans sa robe des années 1930, dans le désert. Et nous voilà dans un de ces films qui nous racontent le tournage d’un film. Comme le Nouvelle vague de Richard Linklater récemment, comme l‘incontournable La Nuit américaine de Truffaut, et comme le 8 ½ de Fellini. Ici, c’est tendu. Parce que le metteur en scène est autoritaire, jusqu’à une scène d’anthologie où plus ses acteurs n’arrivent pas à faire ce qu’il demande, plus il le demande, et de manière de plus en plus tyrannique. Ça met tout le monde, acteurs et techniciens, mal à l’aise, personne n’approuve mais personne ne moufte. C’est un film qui montre ce que ça donne, un tournage, quand celui qui a le pouvoir en abuse. Il montre aussi une jeune génération qui ne supporte plus ça.

De temps à autre, au milieu d’une scène, le film passe en noir et blanc. Ça nous a posé bien des questions, auxquelles nous n’avons pas trouvé de réponses. Est-ce pour nous faire ressentir l’intériorité de la jeune femme ? Comme une respiration, un recentrage, entre deux moments où elle est en interaction avec d’autres ?

Pas grave. Quand Javier Bardem parle, c’est magnifique parce que de toutes façons, tout ce que joue Javier Bardem dans ce film est magnifique (beaucoup de succès auprès de la gent féminine) ; mais les moments qu’on a préférés, et ça ne lui enlève rien, au contraire, sont ceux où il ne parle pas. Quand il regarde sa fille à la dérobée, dans la voiture par exemple, quand ils rentrent du tournage et qu’il épie ses réactions à la musique, ses réactions à elle par rapport à celles des autres. Ou quand il la découvre avec ses amis, totalement libre et décoincée, racontant des choses de sa vie avec des mimiques irrésistibles. Et surtout, grand moment de cinéma, quand, attablé dans un self-service avec ses deux jeunes fils, il reçoit la musique de son film sur son téléphone, qu’il met des écouteurs et qu’elle prend toute la place alors que sa fille entre dans le restaurant. Elle ne se sait pas regardée, il semble la découvrir, la musique est symphonique alors l’émotion monte, monte, jusqu’à ce que ses enfants le fassent revenir au présent et alors, c’est elle qui le voit, et lui qui ne se sait pas regardé par elle. Ils se croisent. Comment récupère-t-on 13 ans de perdus ? « C’est comme si, avec des fleurs, on ressoudait deux continents » chantait un poète.

En même temps, le réalisateur semble nous dire : « Voyez comment on fait du cinéma : on installe des personnages, on installe ce qui les sépare, et pour les réunir, on les fait se taire, puisque les mots ne servent qu’à creuser le fossé entre eux, et à la place des mots, on met de la musique. Voyez comme vous êtes émus… » Et on l’est, c’est magique.

Ça recommence lors du tournage impossible d’une scène pour cause de grand vent. Comment enregistrer les dialogues, dans de telles conditions ? Alors, « coupons les dialogues », improvise le réalisateur, et ça donne une scène où les acteurs marchent et nous, spectateurs, projetons ce que nous voulons mais surtout, projetons, parce qu’ils existent dans nos têtes ces personnages, ils ont suffisamment été construits pour qu’on croie en eux.

Ça recommence quand les mêmes acteurs se retrouvent « dans la vraie vie », en Espagne, loin du désert, après le tournage. Rodrigo Sorogoyen coupe le son, à nous d’imaginer ce qu’ils se disent et ce n’est pas difficile, ils nous ont donné tellement de matière !

Plus on y pense, plus il y a des scènes qui nous ont plu, qu’on a trouvé fortes. Comme cette « grande scène d’explication » sous la tente, où un tiers a l’élégance de faire croire qu’il a quelque chose à faire dehors, pour les laisser seuls. « Elle n’était pas nécessaire » a pensé l’un de nous, « on avait compris ». Oui, mais elle est tellement bien écrite, et ils jouent si bien ! C’est du petit lait…

Échange retranscrit par Isabelle Devaux.

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