Avez-vous vu Chicas tristes ?

J’ai souvent vu la cinéphilie comme un long cheminement vers un horizon nocturne, qui ne mènerait nulle part et n’aurait en réalité d’autre objectif qu’une collecte amusante de pierres précieuses au bord de la route. Certaines brillent assez peu, d’autres illuminent le pavé avec prestance, et méritent que le spectateur qui erre s’arrête pour admirer et comprendre ce qui se trame dans leurs reflets. On tombe parfois sur de drôles de cailloux, et parfois sur des diamants : Chicas Tristes de Fernanda Tovar est de la seconde catégorie.

Le film réussit l’exploit de faire preuve d’une profonde intuition théorique, d’une vibrance émotionnelle ancrée et d’un fond sociologique prononcé, à travers un récit « simple » sur une amitié entre deux adolescentes, Paula et La Maestra, qui sera perturbée par l’agression sexuelle que va subir Paula en début de film. Ce postulat de départ ouvrira la porte à l’effervescence d’un female gaze profond mais aussi à une capture visuelle abstraite et réfléchie de ce traumatisme connu des deux filles.

On découvre au début du long-métrage nos deux héroïnes dans une représentation frappante de sororité. Le drame intervient ensuite, hors champ, transmis habilement par une scène brièvement épileptique, qui pose la fondation d’une quête pour retrouver l’indicible de l’évènement passé dans les séquences à venir.

La mise en scène opposera longuement le fort ancrage au corps de ces deux adolescentes ainsi que leur lien physique à un psychisme fragmenté par l’événement dramatique. Tandis que la caméra nous abreuve du rapport corporel des deux amies (entre elles ou à elles-mêmes) par la capture de leur toucher notamment, ou par leurs activités de natation, le scénario réclame en parallèle une évolution psychologique, ce qui crée un flux de tension continu. L’expérience est donc à la fois intellectuellement audacieuse sur le plan cinématographique et richement féministe (car complètement ancrée dans les sensations physiques et la psyché des deux héroïnes). La réconciliation du dualisme corps-esprit se fera petit à petit par un jeu de miroir, littéral ; nos deux héroïnes projetteront leurs ressentis derrière les vitres (comme dans la scène où elles observent des figurines), seront parfois entièrement piégées par les miroirs (notamment Paula quand La Maestra lui recommande de partager le secret de qu’elle a vécu au-delà de leur relation), ou s’observeront dans des éclats de miroir suite à une prise de substance, cherchant à retrouver quelque chose de perdu. Cette fragmentation se traduit également au cadrage qui ne capture régulièrement les deux filles que sous un angle partiel.

Toute cette brillance de capture visuelle intrigue, et le film comme le spectateur se mettent à rêver d’unité. Une scène où les deux filles observent une éclipse se pose notamment comme métaphore de la réconciliation, avant qu’un point de pivot scénaristique vienne ajouter de la complexité à la relation centrale. La fin du film boucle la boucle en faisant écho à la scène d’introduction et en réparant la fragmentation pour revenir à un miroir qui ne piège plus mais qui partage.

Cem