
Decorado débute son jeu en carte piège : une comédie noire et absurde sous forme de film d’animation à univers animalier qui n’est pas sans rappeler la bande dessinée Blacksad, mais en plus enfantin, plus décalé et moins polar. Minute papillon (il n’y en a d’ailleurs pas dans le film), quelque chose cloche : le long-métrage bascule vite dans des thématiques d’une forte gravité. Chômage structurel, pauvreté, violences des forces de l’ordre et contrôle de masse par la psychiatrie s’invitent au programme. Difficile pour une comédie absurde faite de souris et de champignons de tenir un tel fond sur la durée, mais heureusement pour lui, le film lâche rapidement le masque de l’humour pour dévoiler son véritable projet : une fable politique et philosophique sur les horreurs du réel et les questions en suspens qui nous traquent.
Car oui, Decorado est sombre, très sombre, malgré son univers coloré. C’est un monde qui ne respire quasiment pas, un monde où tout est violence psychologique, domination sociale, destruction du désir par le système. Les personnages observent leur misère avec nuance, vaincus par une caste financière et bourgeoise qui les méprise et les exploite. Ils rêvent de la fuite, ce fameux bois en dehors de leur ville qui semble être source de promesse vers un avenir meilleur. Au cours d’une escapade exploratoire, la forêt ne mènera qu’à animaux pratiquant le stoïcisme, et sans solutions – être libre en tuant son propre désir équivaut à retourner à la cité et accepter de le rendre aux dominants. Le plus émouvant ici est la lucidité de ces êtres désemparés ; la grenouille camusienne qui observe sa propre absurdité par introspection, le champignon qui reprend Jiddu Krishnamurti (« être adapté à une société malade n’est pas signe de santé »), et le démon et la sirène du bois qui dans un élan affectif nous proposent avec grande justesse : « seuls les monstres ici sont capables d’aimer ».
J’ai été frappé pendant mon visionnage à quel point des images du réel ne cessaient de me parvenir par écho de cette fable fantastique. Un premier ministre israëlien saluant, un dictateur russe, un sans domicile fixe dans le métro 9, une secte ayant un siège à Saint-Denis. Et l’exercice le plus fascinant pratiqué par Decorado est de nous montrer le sombre par résonance tout en nous protégeant par son évocation métaphorique et ses dessins enfantins.
La thèse finale philosophique du film – doublement articulée – est passionnante. Les personnages s’agrippent à l’élan affectif du démon et de la sirène, qui semble être la voie au-delà du stoïcisme et de la prison psychologique. Mais le dernier acte nous renvoie aussi avec justesse et hommage au grand Autre lacanien, en nous rappelant que la prison n’est parfois autre que celle que nous créons collectivement, dans l’incapacité à voir le vrai et le nu. Un film créatif, émouvant et diaboliquement intelligent.
Cem
Pour en savoir plus : Entretien donné par le réalisateur au CNC.