
Au Mexique, dans l’état du Yutacan, un Indien vit pauvrement mais paisiblement dans une bicoque au milieu de nulle part. C’est une bicoque, mais elle a une âme, ce que nous fait ressentir le long panoramique ouvrant le film et détaillant les objets simples et fonctionnels du quotidien. Un jour, l’homme découvre que pour la construction d’une autoroute, sa maison va être détruite. Il le découvre parce qu’il n’a pas été prévenu. Dans ce pays, pour cet État, un paysan indien n’est rien, on peut détruire son habitat sans même l’en informer. Alors il se rend en ville pour se réconcilier avec son frère et lui demander de l’aide, mais il apprend que son frère est mort. Puis il va dans un dispensaire de santé parce qu’il a une infection à une oreille et à la pharmacie, il croise une vieille dame qui renonce à se soigner parce que les médicaments que son médecin lui a prescrits ne sont pas disponibles et qu’elle habite loin et ne veut pas revenir les chercher. Elle rentre chez elle, avec son chien dans sa petite voiture pétaradante et quand elle arrive à son domicile, on découvre qu’elle vit dans une grande maison, une sorte de palais aux murs très hauts, aux grandes pièces vides, au milieu d’un parc.
Au cours d’une balade, elle perd son chien, ce dernier débarque chez l’Indien Léon, c’est comme ça qu’ils se rencontrent. Elle s’appelle Lena.
Entre ces deux êtres que tout oppose – elle a enseigné la littérature à l’université, lui ne sait pas lire – une rencontre se fait. Au début, il y a bien une distance. Quand elle reçoit la visite d’un ami, architecte de son état, la bourgeoise congédie le paysan, le fait passer pour son jardinier, elle ne peut pas envisager l’illettré comme un ami. Mais peu à peu, à mesure qu’ils entrent chacun à sa manière dans une précarité, va se tisser entre eux un lien fait de respect, de délicatesse, d’ouverture à l’altérité. Ce ne sont pas les dialogues qui nous l’apprennent ; il y en a peu dans ce film qui nous donne autant à écouter qu’à voir. Lena aime passer des 33 tours sur son tourne-disques. La voix de Maria Callas résonne superbement entre ces hauts murs. Celle de Violetta Parra aussi, sur laquelle ils dansent avec une maladresse qui les fait rire. Puis ce sont les Variations Goldberg de Bach, dont l‘évidence se pose à merveille sur ces vies volontairement en retrait du monde, sur ce noir et blanc qui essentialise tout.
Petit à petit, ils cheminent vers le soin absolu, l’oubli de soi dans l’attention à l’autre, c’est-à-dire exactement ce dont notre monde a besoin en ce moment, dans cette époque où une épidémie d’égoïsme semble s’être emparée d’à peu près tous les humains. Le dernier plan nous laisse face à l’infini.
Isabelle Devaux
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