Silent friend, film-ami

Quelle puissance faut-il qu’un film dégage pour inspirer à sa spectatrice… un rêve, la nuit qui suit sa découverte. C’est ce qui est arrivé à celle qui nous a partagé son enthousiasme pour Silent friend, d’Ildiko Enyedi. Le plus beau film du mois, de plusieurs mois. Ildiko Enyedi est une cinéaste hongroise qui s’était fait remarquer avec un précédent film, Corps et âme (2017), dans lequel elle racontait l’histoire d’un homme et d’une femme qui travaillaient dans la même usine et qui se rencontraient en rêve. Ils ne se parlaient pas dans la vraie vie mais chaque nuit, ils se retrouvaient dans le même rêve : lui il était un cerf, elle une biche et ils vivaient une histoire d’amour. Alors, ils essayaient de retrouver dans la vie réelle la connexion qu’ils avaient de nuit dans leur rêve commun.  Ildiko Enyedi est une cinéaste intéressante parce qu’elle tente des choses, elle utilise le cinéma comme un art expérimental.

Avec Silent friend, elle a réalisé un film extraordinaire, au sens littéral du terme : il sort vraiment de l’ordinaire. On le regarde en écarquillant les yeux, avec un émerveillement d’enfant. Notre attention est sollicitée autant par l’image que par le son. On y croise des humains, à trois époques différentes mais les intrigues humaines sont secondaires parce que le personnage principal est un arbre. Le point de vue est celui d’un arbre, le « silent friend » du titre, un superbe ginkgo biloba qui fait partie d’un jardin botanique, au sein d’une université allemande, et qui observe les humains qui passent sous lui, s’assoient contre son tronc pour faire une pause ou s’endorment sur un banc situé sous ses branches.

Une partie se déroule en 1908 : on suit une jeune étudiante, scientifique qui intègre l’université, et comme elle est la première femme admise dans cette université, elle se heurte à la misogynie féroce des vieux barbons qui lui font passer l’entretien d’admission. Les dialogues sont très bien écrits, qui nous font mesurer à quel point les hommes étaient radicalement contre l’émancipation des femmes. Mais elle se défend, avec finesse, elle a de la personnalité, on sent qu’elle va tracer son chemin, ça fait plaisir. Cette partie-là est en noir et blanc, filmée en argentique.

Une autre partie se passe toujours en Allemagne puisqu’on est toujours au sein de cette université à côté de laquelle trône cet arbre, et là on suit deux jeunes dont une fille qui étudie un géranium. Elle branche une machine qui ressemble à un électrocardiogramme sur cette plante et ça donne des résultats. On devine que la plante réagit aux stimuli extérieurs par le fait qu’il se passe des choses sur le papier qui sort de la machine branchée sur elle. La jeune fille confie cette plante à un garçon pendant ses vacances et le jeune homme, qui ne croit pas du tout une quelconque « vie intérieure » des plantes au départ, est troublé par les observations qu’il fait en s’occupant de ce géranium. Cette partie-là est filmée en couleur avec un grain épais, comme en 16 mm.

La troisième partie, qui se déroule en 2020 pendant le confinement dû au Covid, est tournée en numérique. On s’intéresse à un scientifique chinois joué par Tony Leung. Il est bloqué dans cette université avec un gardien revêche, contrarié de devoir partager son espace. La spécialité du scientifique est d’étudier le cerveau des humains et particulièrement celui des bébés. Pour cela, il branche des électrodes sur le cerveau des bébés et des adultes, pour les comparer, et il observe comment réagit le cerveau des uns et des autres aux stimuli extérieurs, à travers l’imagerie médicale : les organes sont « traduits » par des images de synthèse très belles, pleines de couleurs vives qui figurent les différentes parties du cerveau, celles qui réagissent et celles qui restent impassibles, et ça donne encore un autre régime d’images. Après quelques mois passés à observer le ginkgo biloba, il a l’idée de brancher des électrodes sur lui aussi.

Stéphane nous avait bien préparés en nous prévenant qu’il ne fallait pas s’attendre à une histoire, à un récit linéaire, que c’était autre chose, une expérience, qu’il fallait se laisser porter, et on n’a eu aucun mal à se laisser porter parce que c’est à la fois très beau, apaisant, stimulant et c’est surtout une expérience physique. Pour nous faire ressentir ce qui se passe à l’intérieur de l’arbre, il y a un design sonore fait de craquements, de quelque chose comme un liquide qui circule, qui doit figurer la sève tandis les craquements évoquent les racines, et du coup ça fait un film très sensoriel, poétique, à voir dans une salle de cinéma où le son nous entoure de toutes parts.

L’image est inouïe. La toute première, c’est la naissance du ginkgo, on voit le germe qui pousse, éclot et grandit. Elle nous montre aussi les racines sous terre et puis régulièrement elle place la caméra dans l’arbre, en hauteur, d’où il observe les humains. Avec tous ces régimes d’images et d’autres encore, que nous ne décrirons pas ici parce qu’il faut les découvrir mais c’est de l’ordre de la magie, elle nous propose une représentation de ce qui se passe à l’intérieur de l’arbre, elle nous transmet l’idée que l’arbre est vraiment un être vivant, sensible à ce qui se passe autour de lui, qu’il réagit à son environnement.

Autre chose qui a marqué celle qui nous a parlé de ce film : en sortant du cinéma, elle était incapable de dire en quelle langue il était, ni même s’il était sous-titré, parce que les moments les plus forts ce sont les moments de silence. C’est ici qu’il faut parler de Tony Leung, qui joue le scientifique chinois. Il a vieilli, il a la soixantaine et c’est très émouvant de le retrouver là parce qu’il amène avec lui ce qu’il dégageait, déjà, dans In the mood for love. Cet homme silencieux, doux, qui observe, regarde et, ici, sourit. Il nous a rappelé Koji Yakusho dans Perfect days, de Wim Wenders. Le cinéma, c’est aussi l’art du silence, de l’observation, de la méditation et du rêve.

Débat retranscrit par Isabelle Devaux

Photomontage d’images © KMBO.

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