Cannes lundi 18 mai : on attaque la deuxième semaine dont on espère qu’elle réserve de belles surprises. Mais d’abord, le scoop : le logo de Canal+ qui n’était déjà quasiment plus applaudi quand il apparaissait aux génériques des films projetés, a été hué très fortement lundi après-midi dans la grande salle du Palais des festivals… Deux films au programme : une déception et une possible palme pour commencer la semaine.

Déception avec L’Inconnue, le nouveau film d’Arthur Harari qui avait marqué avec Onoda. 10000 nuits dans la jungle en 2021 et dont j’avais aussi apprécié le premier film Diamant noir, déjà avec Niels Schneider en 2015. Il adapte ici une bande dessinée de son frère, Lucas, coscénariste. L’idée est intéressante : après une relation sexuelle, David se réveille dans le corps de Malia puis l’esprit de Malia prend la forme du corps de David après le même processus. Qui est qui mais surtout qu’est-ce que ces changements produisent, à part l’impossibilité à en parler puisque c’est incompréhensible, même monstrueux ? Hélas, on a droit à deux heures d’errance au soleil, sous la pluie, à pied, en voiture. On en sort aussi perdu que les personnages et peut-être plus avec le sentiment que le thème de l’identité n’est pas ce qui intéressait le réalisateur. Beaucoup d’idées comme le retour permanent sur des photos d’un même lieu à plusieurs époques, la judéité, la maladie mentale mais l’ensemble ne prend pas. En salles le 26 août.

À l’inverse, Fjord du roumain Cristian Mungiu, Palme d’or en 2007, adopte une forme très classique, un récit linéaire pour l’histoire d’une famille qui s’installe dans une petite ville de Norvège. Elle est norvégienne, il est roumain et s’exprime en anglais, ils ont cinq enfants et sont chrétiens évangéliques stricts (pas de musique moderne, pas de danse, pas de portable pour les enfants au collège, on lit et on commente la Bible, la mère est toujours en jupe). C’est l’histoire d’une arrivée dans une nouvelle communauté qui se passe bien jusqu’au jour où une enseignante aperçoit des bleus sur le corps de la fille aînée. Le processus se met en route : aide sociale à l’enfance, police, placement des enfants, enquête, procès… D’un côté, un état sûr de son droit et de son devoir qui a établi des règles pour protéger les enfants d’éventuelles maltraitances, de l’autre une famille aux convictions rigides et rétrogrades. Excellement interprété notamment par les deux jeunes actrices qui jouent Elia et Noora, filmé dans de superbes paysages où l’on voit passer les saisons, le film plaide de manière habile pour l’écoute, la compréhension et le respect et contre toute instrumentalisation des causes. Une belle réussite à la hauteur des enjeux de nos sociétés comme l’a clairement dit Cristian Mungiu à la suite de la projection devant un public très enthousiaste. Une palme possible là aussi ou très probablement une présence au palmarès.
Françoise Lamontagne
Jour 7 (et jour final pour Cem !)
Fjörd – Cristian Mungiu

22h : je sors pour mon dernier jour à Cannes du Grand Théâtre Lumière à la suite de l’ovation du Fjörd de Cristian Mungiu. Probablement le film qui m’a laissé le plus perplexe du festival, ce que je vois comme une bonne chose.
Fjörd est avant tout un film de perspectives, et c’est ce qui fait à la fois sa richesse, un challenge intellectuel, et une certaine difficulté dans la position à prendre du spectateur. On traite un sujet très complexe et sensible : la violence parentale comme méthode éducative et ses sources culturelles et religieuses. Comment aborder un tel thème sans être manichéen, s’emmêler les pinceaux, trop en faire ou tomber à plat dramatiquement ? Le risque est bel est bien présent dès le départ : les perpétrateurs supposés sont les protagonistes, interprétés par un Sebastian Stan et une Renate Reinsve au jeu sans fioritures. On plonge rapidement dans l’ambiguïté morale. La question centrale qui s’installe finalement est celle de l’empathie du spectateur pour des parents perdant la garde de leurs enfants mais également accusés de violence domestique. Le film joue pour une bonne partie de sa durée de cette zone grise et dangereuse avant de quitter le terrain de l’essai pour aller sur celui de la politique. On sera convaincu ou pas en achevant le long. J’ai personnellement trouvé qu’à tenter (difficilement) d’obtenir la finesse nécessaire au thème et au récit, l’oeuvre peinait à créer une vraie force dramatique. Ce n’est pas forcément un échec. Le résultat est même probablement plutôt réussi au vu de la difficulté du sujet.
Une mise en scène sobre et une photographie réaliste capturent élégamment les paysages norvégiens et nos deux acteurs A+. Pas le film le plus frappant du festival, mais à voir.
Et maintenant, retour au Méliès !
Cem