Cannes à Paris # 2 : Notre Salut, Quelques mots d’amour et L’Inconnue

Trois films à la suite, de 14h à 21h, et je n’ai même pas pensé à avoir faim alors que je n’avais que le petit-déjeuner dans le ventre. La nourriture, hier, c’était vraiment le cinéma !

Notre Salut, d’Emmanuel Marre

Photo Kidam/Michigan Films

Leçon n° 1 : puisqu’il s’agit de montrer comment s’exerçait la politique de collaboration du régime de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale, écrire des scènes de réunions de fonctionnaires qui réfléchissent à et décident comment mettre en place cette politique.

Leçon n° 2 : introduire de l’improvisation dans la direction d’acteurs pour insuffler de la contemporanéité dans ce film sur ce passé qui nous revient en pleine face, faute d’avoir été correctement étudié, enseigné, décortiqué. Les réunions où le ministre réunit les chefs de régions chargés d’appliquer sa politique, par exemple, sont criantes de vérité : on hésite, on réfléchit tout haut, on se contredit, c’est de la pensée en action, même si la pensée, chez ces hommes, est très superficielle.

La réflexion qui m’a le plus marquée, dans tous les articles que j’ai lus sur le procès de Mazan, c’est celle d’un journaliste ou d’un avocat de Gisèle Pélicot, je ne sais plus bien, mais qui disait : le point commun entre tous les hommes accusés d’avoir violé Gisèle Pélicot, c’est le refus de réfléchir. Eh bien dans l’administration vichyssoise, c’était la même chose : on ne réfléchit pas à ce qu’on fait, juste à comment on va le faire. Parce qu’on ne pense qu’à soi : à avoir un boulot et à ce qu’on va faire avec l’argent de son salaire. Peu importe la finalité de son travail. Ça, on ne le pense pas.

Leçon n° 3 : user d’ironie. Ah, l’ironie, cette façon élégante et généreuse de solliciter l’intelligence du spectateur ! On ne montre pas tout, juste de quoi lui donner de quoi comprendre ce qui n’est pas dit, ça fait des raccourcis ravageurs. Le rire de ma voisine, pendant toute la séance, a fait partie du plaisir immense que j’ai pris à découvrir ce film.

Leçon n° 4 : rappeler régulièrement, par des voix off, la matière première qui a nourri ce film : les lettres que se sont envoyées l’arrière-grand-père et l’arrière-grand-mère du réalisateur, pendant la guerre. Elles injectent des blocs de réel de l’époque restitués tels quels dans le récit, régulièrement, ce faisant elles contaminent tout le reste de leur authenticité.

Leçon n° 5 : introduire des images d’archives aussi, qui montrent toute la population des villes et des villages dans la rue pour accueillir le maréchal Pétain, qui montrent des foules françaises faisant le salut nazi. Elles replacent l’église au milieu du village, ces images : la Résistance, c’était l’exception ; l’immense majorité de la population baignait dans le pétainisme. Certes, elle était travaillée par la propagande, cette population, mais voilà ce que ça donne, quand on refuse de réfléchir. Et sur ces images, mettre de la musique des années 1980, les années du début de la fin de la gauche, les années-source du fascisme d’extrême droite s’infiltrant partout aujourd’hui.

Leçon n° 6 : engager des acteurs qui se mettent au service du film plutôt qu’au service de leur ego. Cela aboutit à ce paradoxe que Swann Arlaud, ce résistant moderne, parmi les 600 premiers à avoir signé la pétition Zapper Bolloré, joue un collabo, un salaud ordinaire, quand Gilles Lellouche, qui incarne le grand résistant Jean Moulin, refuse de dire un mot contre l’extrême droite.

Des leçons, ce film en donne encore plein. J’en verrai d’autres, c’est sûr, quand il passera au Méliès pendant le Festival du Film de Montreuil, en septembre. Préparez-vous à une claque, mais de celles qu’on aime parce qu’elles nous donnent du grain à moudre. Et qu’en plus, avec toutes ses idées de mise en scène, toutes ses audaces, ce film fait avancer pas seulement la représentation de la collaboration française pendant la Deuxième Guerre mondiale, mais le cinéma, tout simplement.

Post scriptum : chapeau aussi à l’actrice Sandrine Blancke, prodigieuse en bourgeoise pas effacée, pas effacée du tout !

Quelques mots d’amour, de Rudi Rosenberg

© Sarah Meyssonnier / REUTERS

Bonne mère. C’était le titre de son deuxième film en tant que réalisatrice. Or, c’est ce qu’elle est dans Quelques mots d’amour : une bonne mère. Une sainte mère, même, tellement elle encaisse, élevant seule deux enfants de pères différents : un garçon qui se fait harceler à l’école et une fille en quête d’un père qui n’a jamais voulu la reconnaître et ne veut même pas seulement la rencontrer. Mais la mère tient bon. Que de fois se dit-on, alors qu’elle soupire d’une fatigue ancestrale : la pauvre ! Et on rit. L’homme est ainsi fait que du malheur d’autrui, il peut faire une comédie et que devant cette comédie, le spectateur rit à gorge déployée.

On ne dira jamais assez combien Hafsia Herzi fait du bien au cinéma français : douceur et détermination, force qui va, elle plie mais ne rompt pas. Face à elle, les deux enfants sont extraordinairement bien dirigés : ils crient, pleurent, se chamaillent, trichent, claquent les portes et nous donnent envie de hurler tellement ils sont injustes, mais ils ne cabotinent pas.

La comédie qui se nourrit d’émotion fait les meilleurs films.

L’inconnue, d’Arthur Harari

L’idée est séduisante : un homme, après avoir fait l’amour avec une inconnue, se réveille dans le corps de cette dernière, et une toute jeune femme, Malia, après avoir fait l’amour avec un inconnu, se réveille dans le corps de ce dernier. Il y a un vertige à explorer, là. Vous regardez Léa Seydoux et vous devez constamment vous dire : c’est un homme. De même, vous regardez Niels Schneider (méconnaissable, maigre, les cheveux sales, un peu cracra, fait pas envie) et vous savez qu’à l’intérieur de cette enveloppe se tient Malia.

Mais pourquoi faut-il que tout soit si glauque ? Les scènes de sexe qui aboutissent à ces transvasements d’une âme dans un autre corps sont repoussantes. Les personnages cherchent comment revenir dans leur propre corps via des recherches sur internet. C’est logique, mais pas cinégénique. Mises à part les rares apparitions de Radu Jude en père de Malia, tout le monde tire une tête d’enterrement, donc y’a pas moyen d’accrocher à ce récit qui dure 2h20, en plus.

Il reste Léa Seydoux, étonnante comme dans le France de Bruno Dumont. Voilà une actrice qui oublie qu’elle est mannequin entre 2 tournages. J’ai beau ne pas être sensible à ce qu’elle dégage, elle dégage, c’est indéniable.

Isabelle Devaux