Pour mon troisième jour de mini festival « Cannes à Paris », un seul film, mais quel film ! Le genre de films qui vous donne envie de faire une pause, de prendre le temps de recevoir tout ce qu’il vous donne. Il m’aurait été impossible d’enchaîner avec un autre.
Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi


Il a intérêt à vraiment sortir de l’ordinaire, le Fjord de Christian Mungiu. Parce quand je suis sortie de Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi, je me suis dit : « Qu’est-ce qui peut surpasser ça ? » J’ai eu des pensées grandiloquentes, du genre : « Ce film pourrait sauver l’humanité, si suffisamment de monde allait le voir ! » Et puis je suis rentrée, et il était 17 heures, et je me suis couchée et j’ai dormi comme une souche jusqu’à 21h. Épuisement émotionnel !
Un jour, Ryūsuke Hamaguchi a vu les films d’Éric Rohmer et il a découvert qu’on pouvait utiliser le cinéma pour déployer un discours. Il faut un sacré talent, pour arriver à faire incarner un discours et pour le rendre passionnant de bout en bout.
D’abord, il y a eu un judicieux travail d’adaptation. Inspiré d’un échange de lettres réel entre une philosophe et une anthropologue, le film transforme l’une en dramaturge-metteuse en scène luttant contre un cancer récidiviste et l’autre en directrice d’un Ehpad tentant de mettre en place une façon humaine de s’occuper des personnes âgées dépendantes, et se heurtant à de fortes résistances parmi son personnel. Leur rencontre est superbe, on y croit, c’est fluide, logique, enrichi de personnages dits « secondaires » (mais rien n’est secondaire ici) qui étoffent le propos.
Le propos, je ne vous le dévoilerai pas, je ne veux pas vous gâcher cette belle découverte, mais il a à voir à ce que le capitalisme fait de nous et ce que notre façon de prendre soin (ou pas) des personnes fragiles dit de nous. Il n’y a pas que des paroles, loin de là. Elles sont matérialisées par des scènes de toute beauté, qui explorent ce qui se passerait si on se mettait à s’occuper des autres, et de soi, avec pour guide le respect de la dignité de l’autre, de l’être.
Le cinéma, ce n’est pas que la possibilité de déployer un discours. C’est aussi l’opportunité de mettre en scène une utopie, de donner à voir ce que ça donnerait, si on la réalisait. Je me rappelle être sortie aussi bouleversée de Lady Chatterley, de Pascale Ferran. Là aussi, il s’agissait d’incarner une utopie : la transformation radicale d’un rapport de classe, l’annihilation de barrières sociales, par l’amour, un amour véritable, profond et donc révolutionnaire.
En recevant son prix d’interprétation avec sa collègue Tao Okamoto tout aussi méritante, Virginie Efira a parlé du tournage de ce film comme d’une expérience de vie transformatrice. Peut-on dire que pour le spectateur, regarder, écouter, être happé par ce film transforme aussi une simple séance de cinéma en expérience de vie transformatrice ? Bien sûr, ce ne sera pas le cas de tout le monde ; autant de spectateurs, autant de façon de recevoir un film. Mais j’espère avoir donné envie à certains d’entre vous de découvrir quel effet il vous fera, à vous.
Isabelle DEVAUX